Opéré le 15 septembre dernier d’une pubalgie tenace, Vincent Gérard a rejoué avec l’équipe de France, quatorze mois après la finale de Stockholm. Non conservé par Kiel, il a décidé, à trente-sept ans, de poursuivre la saison en Proligue, au Istres Provence Handball, et de tout mettre en œuvre pour tenter d’achever sa carrière le 11 août prochain, dans le stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq. 

Qu’est-ce que ces deux mi-temps face à l’Argentine puis l’Égypte changent-elles réellement ?

Pas grand-chose en vérité. Elles valident simplement des étapes supplémentaires sur le chemin que je me suis dessiné et que je parcours scrupuleusement. Pour moi, aux yeux du monde extérieur également, ce moment était important, mais il n’est qu’un simple point d’étape.

Quelles sont-elles ces étapes, justement ?

La première, c’était ne plus avoir mal. Puis m’entraîner à 100%. Rejouer au handball. Rejouer avec l’équipe de France. Être performant avec l’équipe de France. Pas simplement y revenir, mais jouer et aider. Ces matches à Montpellier indiquent que je suis sur la bonne voie. 

Ça fait du bien de retrouver les copains ?

Complètement. Depuis la finale du Mondial, il y a près de quatorze mois donc, je n’avais plus eu l’occasion de revêtir ce maillot, mais j’avais participé à tous les rassemblements et à tous les stages. En fait, je n’avais pas complètement l’impression d’avoir quitté cette équipe, mais je n’avais plus ce qui fait le sel véritable de ces moments, les branchades, l’adrénaline, l’ambiance de la compétition.

En janvier dernier, pendant l’Euro, tu retrouvais à peine le chemin des parquets. Comment as-tu vécu cette période ?

De façon très paradoxale. C’est vrai, il y avait ce plaisir de retrouver le goût du terrain et en même temps la frustration de ne pas être en Allemagne. J’ai commencé à m’entraîner entre Noël et le jour de l’an lors de séances de tirs individuels avec les jeunes du Pôle de Strasbourg et Pont-à-Mousson, puis à participer à d’autres séances avec les clubs de Metz et de Nancy, et j’avais hâte de reprendre la compétition. Avec Kiel, nous avons eu droit à une préparation intense. Nous avons disputé des matches amicaux contre des équipes de N1, et c’était très intéressant. Mais j’étais à la fois supporter, évidemment, de mes copains qui se dépouillaient pour remporter un nouveau titre, et handballeur en période de reprise pour retrouver le haut niveau.

Tu n’as pas souvent été absent de ces compétitions de janvier…

C’est la première compétition à laquelle je ne participais pas depuis 2015 et ça m’a fait, effectivement, un peu drôle. D’autant que lors d’un aller-retour entre Metz et Kiel, je suis passé deux fois à côté Cologne, notamment le soir de la finale ! Mais sincèrement, j’étais très heureux pour eux, parce que je sais le prix d’un tel succès.

T’attendais-tu à figurer dans la liste de Guillaume Gille après seulement quatre rencontres amicales disputées courant janvier avec le THW Kiel, et quatre autres de Proligue avec Istres ?

Si je n’avais pas figuré dans cette liste, je pense que mon projet de prétendre participer aux JO n’aurait plus été viable. Quand Guillaume m’a convoqué, j’étais très heureux, je me suis dit : mon projet est toujours en vie. Il y a très peu de temps entre maintenant et les Jeux olympiques, et je pense qu’il a besoin de tester les joueurs en conditions réelles.

Comment as-tu atterri à Istres ?

Quand Kiel m’a signifié que, peu importe mes performances, je ne jouerais plus, il m’a fallu prendre une décision. Je pouvais prendre place en tribune et honorer mon contrat jusqu’à son terme, ou alors trouver le moyen de continuer à me faire plaisir. La réflexion n’a pas duré longtemps en vérité. J’ai privilégié l’hypothèse d’un autre club. J’espérais en trouver un engagé en Ligue des champions mais, malheureusement pour moi et heureusement pour mes collègues, il n’y avait aucun gardien blessé. On n’avait que jusqu’au 15 février pour trouver la solution, et c’était quand même un peu tendu. Quand Bastien Cismondo, le manager général de Istres Provence Handball m’a simplement dit : viens chez nous, j’avoue que je n’ai pas longtemps hésité.

Pourquoi ?

Parce que Istres m’offre les meilleures conditions par rapport à mon projet. Et aussi parce que ça a du sens par rapport à mon parcours. Je n’oublie pas que Istres, en 2008, est le premier club à m’avoir accordé sa confiance en qualité de gardien n°1. Le niveau n’est bien sûr pas le même qu’en Ligue des champions, mais en Proligue, j’ai la chance de jouer des matches à enjeu en permanence, avec l’obligation de faire des arrêts dans le money-time parce que toutes les rencontres sont longtemps indécises. J’y vois un vrai bénéfice en termes de responsabilités, de rythme à retrouver. Il y a vraiment de super joueurs en D2, peut-être moins réguliers qu’à très haut niveaux, mais capables de réaliser des choses extraordinaires, et c’est un challenge captivant que d’aider le club à atteindre ses objectifs.

D’autant qu’à Istres, tu es un peu chez toi…

J’ai une anecdote à ce propos. Après l’opération à Bordeaux, alors que je rentrais sur Saint-Raphaël, je m’étais arrêté à Istres pour assister au match contre Pontault-Combault. Sans imaginer alors une seule seconde que je rejoindrais le club… Je connais tout le monde ici. Cédric Rochette est le préparateur physique. Lilian Di Salvo travaille avec les partenaires. Il y a aussi Gilles Derot. Bastien. Je suis vraiment content d’être là et j’insiste bien sur le fait qu’il ne s’agit en aucun cas d’un choix par défaut. Je vis de très bons moments, j’ai envie de relever ces challenges. C’était la bonne décision dans mon cas. Tout le monde fait en sorte de me mettre dans les meilleures conditions pour que je sois performant. Mieux, même, pour que je sois heureux. Je ressens cette envie chez chacun de faire en sorte que je sois prêt pour postuler aux Jeux olympiques. Je remercie fortement, sincèrement, Istres.

Kiel a annoncé le 9 février dernier que vous vous étiez mutuellement mis d’accord pour une résiliation immédiate du contrat qui vous unissez. Mutuellement est-il le bon terme ?

Je comprends le sport de haut niveau. Il y a un chef dans un club, et un chef, c’est fait pour décider. L’entraîneur et le manager ont pris cette décision. Je la respecte. Je ne pensais pas forcément que ça allait se passer comme ça. Mais à quoi ça sert de ressasser, de nourrir de la rancœur ? Ils m’ont laissé me rééduquer à Metz, et je les remercie pour cela. Ils ont privilégié une autre solution. On a trouvé un accord. Voilà.

Au moment de ta signature, tu avouais te mettre en danger en ne signant que pour une saison (plus une en option). Tu ne croyais pas si bien dire…

Le parcours, oui, est pour le moins sinueux. Mais j’essaie néanmoins de conserver ma ligne de conduite. 

Tu n’auras disputé, au total, que six rencontres amicales avec Kiel. As-tu pris du plaisir à découvrir ce club, en dépit de cette pubalgie et de la tournure des événements ?

Bien sûr. Mais la blessure l’a évidemment nuancé. J’ai pris du plaisir à découvrir une nouvelle culture. Je parlais presque Allemand couramment, et je pense qu’au bout d’une saison entière, j’aurais été encore plus à l’aise dans cet exercice. On ne mesure pas forcément, lorsque l’on est un joueur français en France, toute la difficulté qu’ont les joueurs étrangers à s’intégrer, et on ne comprend pas toujours pourquoi certains galèrent plus que d’autres. Il y a des différences, dans la culture, le fonctionnement… J’aurais aimé aller plus loin, mais même si cette expérience n’est pas aboutie, elle n’a pas été négative, non, loin de là. Mais elle est terminée et, clairement, je me projète vers l’avant. Et l’avant, c’est les playoffs avec Istres, l’équipe de France, les Jeux olympiques.

Pourquoi avoir annoncé fin décembre que cette saison serait ta dernière ? Parce que les côtés négatifs dépassent désormais les côtés positifs comme tu l’as annoncé dans le quotidien l’Équipe ?

J’en avais d’abord besoin pour moi. Je ne voulais pas que l’on me pose dix fois cette même question. C’était clair dans ma tête. Je n’avais pas envie que ce soit un sujet. J’ai procédé à deux-trois interviews, c’était il y quatre mois, et on n’en a plus reparlé. L’annoncer était également un besoin pour valider des cases.

C’était vraiment clair dans ta tête ?

Il était temps, oui, au regard de la fatigue, du stress que tout ça engendre.

Le public était massivement présent dans la Sud de France Aréna de Montpellier (Photo FFHandball / Iconsports).

Tu n’as jamais vraiment rien fait comme les autres, tu as souvent pris des risques au cours de ta carrière. Postuler aux Jeux olympiques en jouant en Proligue en est un gros…

J’essaie de rester moi-même dans mes décisions. Si la joie est au bout de cette aventure, et elle l’y a été de nombreuses fois, alors il n’y aura aucun regret. Je le répète, mais je ne suis pas à Istres à contre-coeur. Bien au contraire. C’est le meilleur endroit pour mes équilibres.

Participer à tes troisièmes Jeux olympiques, est-ce une obsession ?

Je pense que s’il n’y avait pas eu les Jeux olympiques, la difficulté de la période que je viens de vivre aurait pu me pousser à prendre une autre décision. Tout est différent aux JO. Ceux-là, qui plus est, sont en France, et ça paraît quelque chose d’assez fou à vivre. Cette échéance a influé dans les efforts que j’ai pu consentir, c’est une évidence. Je me suis posé la question de savoir si j’avais la moelle pour produire, justement, ces efforts et essayer de revenir au plus haut niveau. Si je saurais trouver l’énergie pour me faire mal au cours de la préparation, si je serais prêt à être poussé dans mes retranchements. Mais la réponse est évidente en fait.

Quels souvenirs, hormis la victoire de la Coupe de la ligue à Miami, gardes-tu de ton premier passage à Istres entre 2008 et 2010 ?

J’étais déjà professionnel à Montpellier, mais avec une espèce de rôle annexe et je n’ai pas été prolongé. Je mesure cette chance d’avoir été recruté par Montpellier en 2006. Mais Istres est le premier club à m’avoir engagé comme n°1, à m’avoir placé dans cette idée de responsabilisation. A Montpellier, rien ne dépendait vraiment de moi. A Istres, c’est moi qui commençais, qui devait assumer. La différence entre un n°1 et un n°2 n’est pas technique mais dans cette capacité à assumer un rôle dur psychologiquement. Je me souviens de notre joie lorsque nous avons décroché enfin notre premier point à Créteil après cinq défaites consécutives. On défendait fort-fort, bien plus fort que ce que l’on tolère aujourd’hui. Miami, c’est un moment suspendu, un titre incroyable. Derrière, on joue la coupe d’Europe, on élimine Minsk, et on fait match nul contre Flensburg au tour suivant. C’était une grande aventure humaine, et c’est aussi pour cela que je suis toujours resté en contact avec tous ces gars.